17 February 2007

When human beings build mountains... (Inde)

Bijour tout le monde,

Le titre de ce mail se réfère à une visite à la principale décharge de Delhi (ah oui, je commence par le début, pour ceux qui ne savaient pas, depuis dimanche et jusqu’à samedi prochain je suis en Inde à Delhi). Mardi dernier en fin d’après-midi, après une journée remplie de conférence et autres discussions, on a mis nos manteaux sur nos costumes, cravates et tailleurs et on est allé faire un tour à la décharge de Delhi. Eh bien ça valait le détour...

Une telle décharge s’appellerait en France une décharge sauvage mais je ne peux pas employer ce mot ici, puisque ce sont les autorités municipales elles-mêmes avec leurs camion-poubelles qui amènent les déchets. Plusieurs milliers de tonnes par jour. Depuis des années. La décharge a été « inaugurée » dans les années 90 et aurait dû fermer en 2005, mais par manque de solution alternative elle continue à pousser. A l’ouverture de la décharge, les déchets étaient jetés dans un trou d’une dizaine de mètres de profondeur. Puis les déchets ont commencé à être à la même hauteur que le sol et maintenant la montagne fait 30 m de haut sur une superficie de plusieurs hectares.
Et devinez ce qu’il y a juste à côté de la décharge?

Vous pariez pour quoi? Une usine? Oui, il y a une cimenterie mais c’est pas le plus important... Des habitations? Aussi. Mais pas seulement. Un parc naturel? Oui!! Depuis quelques mois la hauteur de la décharge a dépassé le point culminant de la forêt qui est protégée, un symbole! Mais ça n’est pas non plus le plus impressionnant... La solution à la devinette: un hôpital!!!!! Juste à côté! En voilà un endroit bien choisi! Pour les poubellologues débutants parmi vous, une décharge sauvage entraîne des pollutions en tous types: pollutions des eaux souterraines et superficielles -un jus noir, hmmm, quel délice-, pollution de l’air (méthane pour le climat, poussières pour les voisins, autres petits bonheurs pour tout le monde), odeurs alléchantes, et aussi le fait que les déchets s’enflamment tout seuls. En ce moment le temps est beau et agréable, pas excessivement chaud (environ 22° en journée, disons 10-15° la nuit) et les premiers jours on a eu quelques averses courtes mais intenses. Dans ces conditions il y avait déjà quelques incendies par-ci par-là, je n’ose pas imaginer à quoi ressemble la décharge en mai-juin, quand il fait 45° voire plus. Notre collègue indien qui connaît la décharge par tous temps nous a conseillé de ne pas y penser. Son conseil vaut sûrement aussi pour la période de la mousson.

De façon générale la protection de l’environnement laisse à désirer ici. Ce n’est pas une surprise, car faire des efforts pour protéger l’environnement est un truc de riches, un truc de gens qui n’ont pas besoin de lutter pour survivre! Mais une des particularités de l’Inde et des indiens, c’est la franchise. Ils estiment n’avoir rien à cacher, ils ne ressentent pas le besoin de soigner l’apparence. Ils n’ont pas peur de nous envoyer crapahuter dans la boue sur leurs décharges géantes, ils n’ont pas peur de présenter devant leurs invités européens les conséquences catastrophiques de leur gestion presque inexistante des déchets qu’ils produisent en quantités exponentiellement croissantes. C’est une différence énorme avec ce qu’on nous a montré en Chine. C’est rigolo de voir quelles stratégies sont employées dans ces deux pays pour permettre à un bon milliard de personnes de cohabiter. En Chine, homogénéisation et organisation en fourmilière sont de mise. En Inde, chacun pour sa peau, après définition de strictes règles du jeu (acceptation du système hiérarchique, que ce soit par les castes ou ne serait-ce qu’à l’université, valeurs). Les indiens accordent beaucoup d’importance au fait que leur société doit avancer d’elle-même, « organiquement » comme disait le gars avec qui je discutais de ça, que les autorités doivent réguler le moins possible et que la diversité doit être respectée (l’Inde a 17 langues officielles, des tas de religions, d’ethnies différentes). On reconnaît là l’influence anglo-saxonne. Sans donner mon avis, je trouve extrêmement intéressant de comparer les systèmes chinois et indien, complètement différents mais avec un point commun : profondément anti-démocratiques ! Ce qui est intéressant aussi est que dans le cadre du projet, des chinois sont ici en Inde pour voir ça de leurs yeux de chinois (bridés).

Donc me voilà ici depuis une petite semaine. De dimanche après-midi à mercredi on a eu la conférence. C’était sur la gestion des déchets (comment diminuer les quantités produites, recyclage, décharge, gestion de décharges sauvages après fermeture) et c’était très productif, grâce au fait que les indiens n’ont pas peur de parler ouvertement des problèmes qu’ils rencontrent. J’ai présenté mes histoires de déchets électroniques importés illégalement d’Europe et des USA en Inde et j’ai eu des retours intéressants. Cette conférence n’avait rien de comparable avec ce qu’on avait vécu par le même projet lors de la conférence en Chine, où les chinois avaient fait des présentations sur les quelques installations d’incinération et de traitement biologique hi-tech qu’ils ont, mais n’ont parlé qu’entres les lignes de leurs masses de déchets non traités, qui ne sont probablement pas beaucoup moins grosses et problématiques qu’en Inde. Je me souviendrai longtemps de la visite d’une déchetterie supposée sans conséquences sur l’environnement, où les contradictions entre ce qu’on nous a raconté et ce qu’on a vu étaient nombreuses.
Le groupe qui participe au projet est super super sympa (des gens d’universités hollandaises, indiennes, chinoises et allemandes), on s’entend bien et on rigole bien. C’est un groupe mixte, âges variant de 22 à 60 ans, places dans la hiérarchie de petit thésard à vieux professeur, tout le monde est ouvert, content d’être là, on va boire un coup le soir et on refait le monde « sans que le monde ne s’en aperçoive » comme dit la chanson de La Rue Kétanou. Hier on était à Taj Mahal (regardez sous google si ça vous intéresse, c’est pour l’inde ce que la tour Effel est en France, avec des tas de touristes avec leur appareil photo, mais bon, le Taj Mahal est quand même impressionnant), et aujourd’hui je glandouille.

J’ai envie de parler des petites joies du quotidien mais je ne sais pas trop par où commencer !!
D’abord le plus important : la nourriture. C’est le paradis !!!! C’est absolument délicieux !!!!!!!! Ils utilisent des super épices et en tant que végétarien c’est fabuleux, ici quand ils mettent de la viande, c’est-à-dire pas souvent et presque que du poulet, il y a à côté du plat un panneau géant qui dit « Non-vegetarian » ! Pas d’erreur possible ! Le deuxième truc le plus mieux de la vie : dormir. Au-delà du fait que nos folles activités ne nous laissent vraiment le temps de dormir, il se trouve que c’est une mission. D’abord le matelas pue l’humidité et les insecticides, en plus l’université n’est pas loin de l’aéroport, en plus tous les matins à 6h30 un gars passe sonner à toutes les chambres pour proposer du thé, en plus à 7h quand les gens se lèvent ils commencent pas allumer leurs moteurs de voiture, leur télé, leurs enfants et à aller hurler dans la cour, de toute façon les murs sont à peu près aussi isolants que des feuilles de papier, en plus les premiers jours il y a eu des orages impressionnants… Enfin bref, l’un dans l’autre c’est pas forcément évident de dormir ! J’ai de la chance, il en faudrait plus pour m’empêcher de dormir. Mais ce n’était pas le cas de tout le monde.

Jusqu’à aujourd’hui j’étais logée dans une guest house de l’université avec les autres invités «2ème classe» (= les pas professeurs, je vous ai dit, ici ça rigole pas avec la hiérarchie) et aujourd’hui j’ai déménagé dans une résidence étudiante. Je suis dans un état second après toutes ces longues journées très remplies en événements et en émotions. Ce « matin » je me suis levée après une nuit de 12 heures, j’ai fait mon sac, j’ai déménagé à l’autre bout du campus, j’ai eu faim puis je me suis rappelé que c’était normal, vu que ça faisait 24h que j’avais pas mangé. Enfin bref, un peu chamboulant tout ça, c’est l’aventure, j’aime bien.
Pour ce qui est du logement, c’est très luxueux ici. Je ne vous envoie pas de photos, j’aurais peur que vous soyez jaloux. Dans la guest house on était à 2 dans la chambre, avec un joli sol en béton, des jolis murs moisis, un chauffage électrique presque pas bruyant, une super douche et un robinet d’où coulent 3 gouttes d’eau non potable ! Dans la résidence étudiante c’est mieux, on est 3 filles dans plus ou moins 16 m², les 3 lits sont collés les uns aux autres, les toilettes sont dans le couloir, des fois il n’y a pas d’eau, le chauffage n’est point… Ca me fait rire !! C’est chouette, j’ai l’impression d’être revenue au C à l’insa, c’est presque tout pareil à part qu’au lieu d’être 2 par chambre on est 3 ! C’est ce que je voulais de toute façon, je ne voulais pas prendre de chambre d’hôtel, je voulais rester à l’université et vivre comme vivent les étudiants indiens. J’aime pas le luxe, j’aime bien la chaleur humaine et ici pour les deux je suis servie !!
Financièrement c’est valable aussi, j’ai payé 1200 roupies pour habiter là d’aujourd’hui à samedi prochain, soit un peu plus de 20 euros… 3 repas par jour compris. Honnête. Le campus de l’université est très très comparable à l’insa, c’est un microcosme dans une région socialement chaude, les bâtiments ne sont pas vraiment neufs, les étudiants vivent sur place et on y enseigne les mêmes matières qu’à l’insa. D’ailleurs, notre partenaire de projet a passé il y a quelques années quelques semaines à l’insa pour un autre projet et il avait aussi été frappé par la similarité !

Hier on a fait un truc super : on a pris le train pour rentrer du Taj Mahal à Delhi. Toute une aventure ! D’abord dans la gare des tas de gens viennent te parler et mendier et veulent cirer nos chaussures, pas le temps de s’ennuyer. Les enfants mendiants étaient sympas, ils ont bien voulu jouer avec moi alors on s’est bien marré à danser le rock sur le quai. Ils étaient super mignons avec leurs grands yeux noirs rieurs et leurs cheveux en bataille, un peu plus et je les aurais tous adoptés. En suite le train est arrivé, ça a été le bazar, tout le monde veut monter le plus vite possible parce que le train n’attend pas que tout le monde soit monté pour partir. Après on a cherché nos sièges (on était en 6ème classe, la dernière classe où les gens sont assis) qu’on a vite trouvé, mais c’était pas le cas de tout le monde. Il n’y a pas de plan du train dans la gare, donc il faut monter par n’importe quelle porte et traverser tout le train si on n’a pas de chance. Les sièges sont pour 3 personnes avec des petites fesses –un banc comme ça serait pour 2 en Europe-, nous on était un peu tassés, mais moins que les gens d’en face qui étaient à 4 puisque comme ça, spontanément, ils ont fait de la place à une dame qui n’avait pas de réservation. C’est pas dans le métro à Berlin que ça arriverait ! Les toilettes sont des toilettes turcs, par le trou on voit les cailloux qui défilent. Les portes sont ouvertes, c’est mieux pour aérer, et les fenêtres ont des barreaux mais pas de carreaux. A l’arrivée (une petite heure de retard, normal) on s’est fait sauter dessus par quelques dizaines de chauffeurs de taxi et celui qui a gagné le droit de nous emmener a d’abord commencé par frimer et se moquer pendant 5 minutes de ses collègues qui avaient perdu !!
De façon générale on ne passe pas inaperçu, même moi malgré ma petite taille, ma peau mate et mes cheveux et mes yeux noirs ;-). Mais contrairement à mes appréhensions, ça ne me gêne pas plus que ça ! Les gens s’intéressent vaguement mais ils vaguent surtout à leurs propres occupations et ne restent pas scotchés sur nous. Et le plus important : on n’a pas peur dans la rue. Je ne crois pas que la probabilité de se faire voler dans la rue soit tellement haute en Inde, et la probabilité de se faire agresser est encore moindre. Les gens sont cools, soit occupés, soit assis ou accroupis à l’indienne, avec les talons sur le sol dans une position que beaucoup d’européens ne peuvent pas tenir. Ici les gens pauvres ne fument pas, ne boivent pas et ne mangent pas de viande. Inhabituel!
Les animaux aussi ne sont pas stressés, les chiens se promènent comme ça dans les rues mais on voit à 100 m qu’ils n’y a aucun danger de se faire mordre, les voitures zigzaguent autour des vaches impassibles, les cochons et les chèvres observent, les chameaux tirent des chariots… la vie est belle. Les couleurs sont magnifiques et les gens aussi, surtout les femmes dans leurs sari multicolores (Pierre, je te comprend mieux maintenant ;-) )(Pierre Frébourg, pas le Pierre de
Betty !). Ce que je n’aime pas faire ici: acheter des trucs. Les vendeurs commencent par donner un prix aberrant et il faut négocier pour baisser, j’aime pas du tout. En fait je m’en fiche de payer les trucs 1,3 ou 1,7 euros, mais si on ne négocie pas on passe pour un con et ça ne rend pas service aux indiens de les laisser se sentir libre d’entuber les étrangers autant qu’ils veulent. Je déteste cette situation parce que c’est dur de savoir quel est le prix au-delà duquel c’est vraiment exagéré et celui en dessous duquel le vendeur ne pourra pas nourrir sa famille. Depuis hier mes collègues européens sont partis donc dans le futur il faudra que je m’occupe moi-même de négocier. Pour le programme des jours prochains, je pense sortir et faire des trucs une demie-journée par jour et bosser l’autre demi-journée. Mes 2 collocs dans la chambre sont très gentilles et les voisines et autres filles de la résidence aussi, ici c’est chaleureux, les gens se parlent. Contrairement à ceux que beaucoup de gens en Europe pensent, seulement 3 % des indiens parlent anglais. Evidemment, à l’université ils parlent tous anglais mais entre eux ils parlent hindi. Pour survivre j’ai appris à dire en hindi deux trucs importants : « la nourriture est délicieuse » et « je suis étrangère, pas idiote » (pour cette deuxième phrase il y a encore du boulot, le mot « idiot » comporte deux sons bizarres que j’ai du mal à prononcer et les gens ne me comprennent pas à tous les coups!). Cette phrase fait son effet, ça fait rire les gens qui viennent essayer de nous vendre des trucs.

Lundi midi j’ai rendez-vous avec un haut placé du service environnement de Delhi, on devrait parler poubelles, super ! Je vais aussi voir plusieurs fois une thésarde de l’université d’ici qui travaille aussi sur les déchets électroniques. Le Highlight de la semaine sera a priori vendredi. On ira voir les gens qui « recyclent » les déchets électroniques à grand coup de seaux d’acide puissant et d’incinération de produits toxiques en plein air. La thésarde m’a demandé si je voulais vraiment aller voir ça et m’a prévenu que ça ne serait pas un bon moment. Je n’en doute pas, mais j’aimerais quand même bien aller voir. Oups, je me suis un peu lâchée, le mail est un peu long !

Bisous à tous, j’espère que ça va bien là où vous êtes,
Perrine

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